Le premier jour

Nouvelle écrite dans le cadre du concours Maddyness x Engie sur le futur de l’énergie, 2021

Le téléphone sonna au moment précis où il lançait la cuisson de son pain du matin. Il décrocha d’une pichenette sur son poignet.

— Bonjour, je souhaiterais parler à monsieur Childebert Alard.

Oh non. Childebert reconnaissait cette voix suave : c’était celle de sa banquière. Ces derniers mois, il l’entendait de plus en plus souvent. Quel imbécile ! Il aurait dû regarder qui l’appelait avant de répondre. Mais il fallait bien admettre que ce jour-là, il avait la tête ailleurs. Il marmonna quelques mots de salutations tandis que son estomac se contractait à la pensée de ce qui allait suivre.

— Monsieur Alard, j’ai le regret de vous informer que le solde de votre compte bancaire est à nouveau négatif. C’est la cinquième fois ce trimestre. Vous comprenez que nous ne pouvons pas laisser cette situation perdurer.

— Tout à fait, madame, répondit-il en s’efforçant de prendre une voix confiante. Écoutez, vous tombez très bien : tout va s’arranger. C’est justement aujourd’hui que j’ouvre mon magasin. Ma situation financière sera très bientôt rétablie, je vous l’assure. Dès que j’aurai…

— Monsieur Alard, pardonnez-moi de vous interrompre, mais cela fait plusieurs mois que vous m’adressez le même discours. Comprenez-moi : nous sommes ravis d’accompagner nos clients dans leurs entreprises. C’est d’ailleurs pour ça que nous vous avons accordé un prêt, malgré les risques que représente l’ouverture d’un commerce dans une région sinistrée comme Paris. Mais votre projet a déjà été repoussé plusieurs fois. Maintenant, il nous faut impérativement des garanties. Vous aviez un emploi bien rémunéré, auparavant. Évaluateur de crédits aériens, n’est-ce pas ? Pourquoi n’essayez-vous pas de le reprendre ?

Le ventre de Childebert se tordit comme s’il avait mangé du plomb. Il n’avait vraiment, vraiment pas besoin d’entendre ce genre de remarques.

— Attendez un peu, s’il vous plaît ! s’exclama-t-il. Je vous l’ai dit, j’ouvre aujourd’hui, dans moins d’une heure. Cette fois, je vous jure que c’est vrai. Dès ce soir, j’aurai fait mes premières ventes et tout ira mieux.

Le silence s’installa de l’autre côté de la ligne. La banquière finit par soupirer.

— Je l’espère pour vous, monsieur Alard. Si votre compte en banque est encore dans le rouge à la fin de la semaine, nous serons obligés d’enclencher des procédures judiciaires.

Childebert se confondit en remerciements et en promesses avant de raccrocher. Il se rongea un ongle ; toute sa fausse assurance disparaissait d’un coup. À vrai dire, il comprenait très bien les inquiétudes de sa banquière. Les ennuis techniques et administratifs s’étaient accumulés depuis qu’il s’était lancé dans son projet. Et il avait un mauvais pressentiment. Cette ouverture allait mal tourner, il en était certain. Il allait passer la journée à attendre des clients qui ne viendraient jamais. Toute cette idée était idiote. Il n’aurait jamais dû écouter les vieux souvenirs de sa grand-mère ni les encouragements de Fastrade, sa fiancée. Il allait forcément échouer, comme d’habitude.

Il jeta un œil à l’heure. Il fallait qu’il parte tout de suite, s’il voulait arriver à temps pour ouvrir à l’heure prévue. Mais à quoi bon… La banquière avait sans doute raison. Bientôt, il serait de retour à son ancien bureau. Il passerait de nouveau ses journées à annoncer à des gens qu’ils n’avaient pas économisé suffisamment d’énergie pour avoir le droit de prendre l’avion. Il se demandait pourquoi tant de monde s’obstinait encore à essayer. À moins de vivre en parfait ermite, plus personne n’en avait les moyens.

Childebert se décida à aller prendre sa veste et son regard tomba soudain sur le pain qu’il avait mis à cuire. Virus ! Il l’avait complètement oublié. Il se précipita pour débrancher l’appareil. Celui-ci était suffisamment intelligent pour ne pas brûler, mais le pain avait durci au point d’être immangeable. Childebert n’avait rien senti, bien sûr. Il ne savait même pas ce qu’était une odeur. Et son appartement était trop vétuste pour être équipé des détecteurs de dernière génération. Avec un soupir, Childebert jeta le pain gâché dans le recycleur. De toute façon, sa conversation avec la banquière lui avait coupé tout appétit. Cette journée était condamnée d’avance.

D’un pas traînant, il se dirigea vers l’arrêt du Train Rapide à Accélération Magnétique – ou TRAM, comme sa grand-mère préférait l’appeler. La ligne reliait le boulevard Greta Thunberg et la place Saint-Michel. Childebert consulta le temps d’attente et grommela. La municipalité était douée pour faire des promesses électorales, beaucoup moins pour optimiser le réseau de TRAM. Il allait arriver en retard. Tant pis. Il se laissa tomber sur le banc.

Une vibration à son poignet lui signala que son téléphone sonnait de nouveau. Cette fois, Childebert vérifia anxieusement l’identité de l’appelant. Tout allait bien : c’était Fastrade.

— Mais qu’est-ce que tu fabriques ? lui lança-t-elle dès qu’il décrocha.

Fastrade et sa manie de toujours venir en avance.

— J’arrive, j’attends le TRAM, répondit-il d’une voix lasse.

— Quoi ? Mais tu sais l’heure qu’il est ?

— Je te dis que j’arrive. De toute façon, ça ne fera pas une grande différence.

— Ah non ? Et qu’est-ce que je dis aux journalistes, moi ?

Childebert se redressa brusquement.

— Quoi ? Quels journalistes ?

— Ceux que j’ai fait venir exprès pour ton ouverture ! Ils sont là, ils t’attendent et moi aussi.

Une vague d’angoisse envahit Childebert. Il leva les yeux vers le panneau indicateur, mais le temps d’attente du TRAM n’évoluait toujours pas. Il essaya de respirer calmement. Ça n’était peut-être pas une si mauvaise nouvelle.

— Est-ce qu’il y a des clients ? demanda-t-il, plein d’espoir.

Fastrade hésita.

— Non, pas encore, finit-elle par dire. Je suppose qu’il est trop tôt. Mais les journalistes ne peuvent rester qu’une demi-heure…

Childebert se frappa le front et retint un juron.

— Mais enfin, pourquoi est-ce que tu ne m’as pas prévenu ?

— Je voulais te faire une surprise, répondit Fastrade d’un ton plaintif. Il y a mes collègues de l’Europe et de Cité-matin, et j’ai réussi à convaincre quelqu’un de chez Netflix. Je pensais que ça te ferait plaisir. Même si tu fais l’autruche, je sais que tu y tiens, à ce projet.

Netflix ? Cette chaîne rétro ne diffusait que des vieux films et des documentaires sur le monde d’avant – et sa grand-mère la regardait religieusement. Dans le cœur de Childebert, l’angoisse céda la place à la culpabilité. Depuis qu’il s’était lancé dans cette aventure, Fastrade l’avait infailliblement soutenu. Avec des journalistes, l’ouverture de sa boutique avait une chance d’attirer l’attention de futurs clients. Encore fallait-il que le premier jour ne soit pas un fiasco total… Mais Fastrade avait peut-être raison. Childebert avait tellement peur d’échouer qu’il faisait tout ce qu’il pouvait pour que ça arrive.

— Je vais trouver une solution, promit-il. Je te rappelle.

Le TRAM n’apparaissait toujours pas et Childebert renonça à l’attendre. Il remonta le boulevard à toutes jambes, se jeta dans son immeuble et alla tambouriner à la porte de son voisin du dessous.

— Gonthier ! Viens vite !

Au bout de quelques instants, la porte s’ouvrit sur un Gonthier au visage crispé. Des lunettes noires masquaient ses yeux, comme toujours, mais Childebert devinait qu’il l’aurait volontiers fusillé du regard.

— Ça va pas de crier comme ça ? Je suis en pleine réunion ! Et d’ailleurs, qu’est-ce que tu fais là ? C’est pas ton tour d’aller travailler, pour une fois ?

— Je suis en retard. Est-ce que tu peux me prêter ton vélo ?

Gonthier eut un rire moqueur.

— Ah tiens, monsieur se met au vélo. Je croyais que tu détestais les nouvelles technologies ?

— S’il te plaît, insista Childebert, c’est urgent !

— D’accord, d’accord.

Gonthier saisit un disque posé près de la porte, puis appuya sur une touche de son téléphone.

— Voilà, tu as les droits d’accès, dit-il en tendant le disque à Childebert. Allez, file. Et bonne chance !

Childebert dévala l’escalier. De retour dans la rue, il observa le disque noir et s’efforça de calmer ses mains qui tremblaient. Il n’avait pas l’habitude de ces appareils. Comment est-ce qu’on le faisait fonctionner ? Ce bouton-là, peut-être ? Il le pressa, mais rien ne se produisit.

Un passant s’approcha de lui et ses mains dessinèrent des signes rapides.

— Vous avez besoin d’aide ? proposa-t-il silencieusement.

Surpris, Childebert acquiesça. L’inconnu se révéla efficace : en un rien de temps, il déplia le vélo et le mit en marche. Avec un sourire enthousiaste, il signa son admiration pour le superbe modèle en carbone noir, dont les roues et le cadre diffusaient une lumière douce. Childebert remercia le passant avec effusion et se mit en selle. Le panneau solaire installé sous le guidon affichait une batterie pleine. Childebert rassembla son courage et pressa l’accélérateur. Le vélo démarra en trombe.

Childebert s’élança dans les rues, le vent soufflant à ses oreilles et l’œil aux aguets. Malgré les capteurs du vélo, un accident pouvait toujours arriver sur ces routes de terre encombrées de piétons, de livreurs, d’engins de chantier et de détritus. Le vieux Paris était devenu une course d’obstacles géante. Plus grand-monde n’y habitait, pourtant, et la ville se recroquevillait petit à petit vers ses frontières historiques, laissant les arrondissements extérieurs se reconvertir en villages. Mais les touristes demeuraient nombreux. À l’approche d’un carrefour, une lumière rouge s’alluma sur le guidon. Childebert fit une embardée vers la gauche et évita de justesse un TRAM qui surgissait en sens inverse. Il dérapa, se rattrapa. Sans se laisser le temps de reprendre son souffle, il contourna l’esplanade de Montparnasse, où on construisait la troisième tour du même nom. « Le Champ de marguerites », comme on la surnommait déjà, à cause de tous ses jardins verticaux parsemés d’éoliennes. Childebert poursuivit son chemin en prenant la rue de Rennes… Mais il regretta vite son choix. Virus ! Il avait complètement oublié les travaux en cours. Des ouvriers obstruaient toute la rue et s’affairaient à arracher le goudron de la chaussée. Ils devaient être des anosmiques, comme Childebert : on faisait souvent appel à eux pour les tâches à l’odeur pénible. Les pandémies des dernières décennies avaient fait perdre un sens à presque tout le monde – autant valait en faire le meilleur usage possible dans les professions qu’on choisissait.

Childebert n’avait pas le temps d’hésiter : il obliqua à gauche, quitte à faire un détour. Les petites rues défilèrent sous les roues de son vélo. Entre deux immeubles, la tour Eiffel émergeait parfois, drapée de plantes et cernée comme toujours de centaines d’oiseaux. La grand-mère de Childebert lui avait raconté à quel point la vue était belle, de là-haut, avant qu’on n’en fasse une réserve naturelle.

Un message apparut sur l’écran à son poignet.

— Où est-ce que tu en es ? demandait Fastrade.

— J’arrive !

Childebert prit un autre virage. S’il se dépêchait, il pourrait expliquer aux journalistes la genèse de son projet et détourner leur attention de l’absence de clients. Il fila devant un lycée d’apprentissage, dont émanaient des bruits de marteaux et de perceuses. Même à la vitesse vertigineuse où il allait, il remarquait tous les commerces fermés autour de lui. Entre les confinements successifs, le retour aux fabrications maison et la mise en place du rationnement, les supermarchés et les boutiques de vêtements ou de décoration avaient disparu depuis longtemps, sans trouver de remplaçants. Bien sûr, les anciennes librairies affichaient elles aussi porte close. Childebert comprenait pourquoi Fastrade rechignait à s’installer avec lui dans cette ville à demi morte. Mais lui, il y tenait. Il y croyait. Paris avait encore de l’avenir, et pas seulement comme un musée à ciel ouvert. La ville pouvait renaître, il en était certain.

Et pour commencer, il allait inaugurer sa librairie.

Plus que cinq minutes avant l’heure prévue pour l’ouverture, et Childebert était encore loin. Il y avait un moyen d’aller plus vite. Malgré sa réticence, il prit le risque d’actionner les pédales. Le vélo doubla de vitesse et Childebert retint un cri de frayeur. L’antique église de Saint-Germain-des-Prés se dressa devant lui : il approchait. Mais au tournant suivant, il pesta de nouveau face au faisceau de rues piétonnes qui l’accueillit. Tant pis. Childebert sauta à bas de son vélo, le réduisit tant bien que mal à la dimension d’un disque et se mit à courir en grimaçant. De quoi aurait-il l’air devant les journalistes quand il arriverait, tout essoufflé ? Il n’avait pas envie de faire mauvaise impression. Il voulait que ça marche. Chaque nouvelle foulée lui faisait prendre conscience d’à quel point il y tenait, à cette librairie. Il n’avait pas l’intention de retourner distribuer des crédits aériens. Il souhaitait redonner vie aux merveilleux souvenirs de sa grand-mère qui l’avaient toujours fasciné. Des livres, de simples assemblages de pages qu’on tournait rêveusement ou impatiemment, des phrases qu’on prenait le temps de relire, le doux contact du papier. Depuis la crise des années 2030, les livres avaient quasiment disparu : trop encombrants, trop chers, trop de papier gâché. À l’époque, même si Childebert avait du mal à se l’imaginer, Paris étouffait. La ville était surpeuplée, l’énergie manquait drastiquement, les trois mois de canicule annuels rendaient la vie insupportable. Les librairies avaient fermé les unes après les autres. Seule une poignée avait subsisté, presque en dehors de la loi, écoulant les derniers livres comme de la contrebande. Mais cette époque était révolue. Depuis le Grand Exode, les rares Parisiens qui étaient restés ne manquaient plus de place, bien au contraire. Une filière de recyclage des livres avait été créée – Childebert avait même participé à son financement. Les ouvrages intégraient désormais tous une version en braille constituée de graines incrustées dans les pages. Une fois lus, ils se transformaient en un engrais particulièrement riche.

Childebert était à bout de souffle – il n’avait vraiment pas l’habitude de courir à toutes jambes. Le simple fait d’atteindre le bout de la rue avait vidé ses poumons. Mais il approchait. La place Saint-Michel était devant lui, noire de monde. Il slaloma entre les passants, tout en se demandant ce que tant de gens pouvaient bien faire dehors. Sans doute s’agissait-il d’une nouvelle manifestation pour réclamer la démolition d’immeubles branlants. Childebert cessa de courir et s’accorda quelques secondes pour reprendre son souffle. Fastrade était à quelques pas de lui, occupée à discuter avec une journaliste. Derrière elles, la vitrine étincelante de la librairie gonfla de fierté le cœur de Childebert. L’enseigne en fer forgé était digne de ses rêves et le linteau affichait le nom qu’il avait choisir en couleurs éclatantes : Le Salon de l’Imaginaire. Nerveusement, Childebert tâta sa poche pour vérifier que la clé du local était bien là – une vraie clé, à l’ancienne, plutôt qu’un verrou électronique. Depuis des semaines, il la gardait sur lui en permanence.

Un flash en 4D l’éblouit soudain : la journaliste prenait un hologramme de la foule qui encombrait la place. Childebert s’avança discrètement vers Fastrade en essayant de la surprendre – mais l’ouïe de sa fiancée était infaillible.

— Ah, tout de même ! dit-elle en se tournant vers lui avec un sourire.

— Désolé de t’avoir fait attendre.

Elle l’embrassa, toute trace de son agacement disparue. Pourquoi avait-elle ce sourire en coin ?

— Et merci d’être venue, dit Childebert. Même si ça ne sera pas le succès de l’année, je suis heureux de faire ça avec toi.

Fastrade se mit à rire.

— Child, tu es incorrigible ! C’est censé être moi, l’aveugle. Tous ces gens, tu crois qu’ils sont là pour quoi ?

Childebert la dévisagea, puis releva les yeux. Il n’y avait pas de manifestation. Les regards de la foule étaient braqués sur lui – ou plutôt sur sa librairie. Des dizaines de personnes, peut-être des centaines, qui souriaient jusqu’aux oreilles. Beaucoup avaient l’air d’être aussi vieux que sa grand-mère et tenaient des petits enfants par la main. Les flashs des journalistes crépitèrent.

— Il fallait bien que je te fasse un peu peur pour te remotiver, lui dit Fastrade à l’oreille. Allez, dépêche-toi. Ils attendent tes livres.

Le premier jour - nouvelle d'Astrid Stérin